dimanche 2 mai 2021

Cric !


p.43 : ....On n'avait jamais pu expliquer ce phénomène : de quelle façon, au beau mitan d'une rafale de petits négrillons barbotant dans le créole, l'herbe-à-lapin qu'il fallait cueillir avant que la barre du jour ne  se brise, les bougies qui esquintaient les yeux à force de trembloter et s'éteindre brutalement, la sempiternelle tranche de fruit-à-pain parfumée à la sauce de queue de cochon salé, les kilomètres sur kilomètres qu'il fallait abattre avant d'atteindre l'école, l'un d'entre eux se réveillait un matin et se mettait à lire couramment tout son livre de lecture jusqu'à l'ultime leçon au grand ébahissemnt des maitresses d'école. Aussitôt on signalait  l'arrivée du messie annuel à madame la directrice qui le convoquait dans son bureau et lui tenait le premier discours sérieux de sa jeune vie puisque dans la case, les parents ne faisaient que se chamailler à coups de paroles dénuées de sens.
"Petit nègre, ouvre bien tes oreilles. Tu es sorti de rien mais Dieu a mis une étincelle dans ta caboche.Pourquoi ? Je n'en sais trop la raison. En tout cas, sache en profiter désormais et n'imite plus tes camarades. Ne t'abaisse plus à parler créole, ne perds pas ton temps à jouer aux agates toute la sainte journée, ne mets pas tes mains dans la terre : ça salit les dessous des ongles, ne va pas à la pêche aux écrvisses le jeudi : ouvre plutôt tes cahiers. C'est ta seule et unique chance d'échapper à la déveine, mon petit. Toi au moins tu mérites le titre de Français. Lamartine, Victor Hugo ou Verlaine n'auraient pas eu honte de toi. Je vais te pousser au maximum".
Et on se côtisait pour lui acheter livres, souliers, chemises. On l'envoyait au coiffeur deux fois par mois afin de dompter les grains de poivre de ses cheveux et l'on rendait visite de temps à sa mère pour lui rappeler qu'elle possédait un prodige dans sa couvée et qu'il fallait absolument  qu'elle aide les autorités à lui donner le balan qui le propulserait aux plus hautes marches possibles pour un nègre dans cette société, à sa voir au grade s'instituteur. Alors sa mère sonnait le branle-bas de combat, malgré les mines renfrognées du père qui trop souvent absent(il avait d'autres femmes et d'autres marmailles à sa charge), sentait là un défi à son omnipotence, et elle mettait tous les autres frères et soeurs au service absolu de celui qui plus tard deviendrait leur arbre nourricier.
Les aînés (inexplicablement les génies n'étaient pas les aînés) le portaient sur leur dos jusqu'au perron de l'école pour que sa chemise blanche et ses chaussures ne soient pas souillées par la poussière rougeâtre des chemins de pierre. Les filles lui enlevaient avec soin le caca du nez, le caca des oreilles, le caca des yeux et repassaient son linge chaque matin au lieu de le défroisser comme pour les autres. En classe, le prodige peaufinait son français jusqu'a finir par savoir employer le subjonctif imparfait des verbes les plus rares. Sa prière quotidienne se résumait ainsi :" il ne faut pas que je finisse dans la canne du béké avec un coutelas à la main sous le maudit soleil de onze heures."
Effectivement, le miracle se concrétisait : notre petit nègre passait le brevet supérieur haut la main, entrait à l'Ecole normale et en ressortait auréolée du titre si convoité d'instituteur. La famille organisait une bamboche historique dans le quartier, au cours de laquelle monsieur l'instituteur veillait à bien conserver une raideur propre à son nouveau rang. Des demoiselles bien en chair qui l'avaient connu gamin lui voltigeaient des oeillades énamourées sans trop y croire, car le destin de ce genre d'homme est de finir la bague au doigt sous le joug d'une chabine ou d'une mulâtresse ne possédant pas le quartt de son savoir ni de son savoir-vivre.
Le nègre et l'Amiral
 

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